En sortant du Godard

Pierre-Yves Quiviger

En sortant du Godard, et pendant aussi parfois, on est irrité par quelques facilités politiques, quelques plans pas totalement formidables et quelques sons au mixage exagérément agressif, des lectures de texte un peu lourdingues et des références philosophiques parfois convenues (parfois beaucoup plus originales), mais au final, il reste quoi ? un film dont une heure tient de l’évidence parfaite, de l’accomplissement sans égal, du geste de très grand maître. De même que je me moque que certains dessins et céramiques de Picasso soient décevants, ou que quelques tableaux de Watteau soient fadasses (comme Le montreur de marmottes, conservé à Saint-Pétersbourg), ou bien que toutes les pages de Hölderlin n’aient pas l’écrasante majesté de tant d’autres, il m’importe ici d’avoir la chance d’être le contemporain de ces minutes, de les voir dans l’agréable confort d’une salle de cinéma et d’un grand écran.

Deux choses rendent d’avance farcesque l’attribution de la Palme d’or à un autre film (et pourtant, il est évident qu’Adieu au langage n’aura pas la Palme d’or, et cette évidence était déjà expliquée, il y a vingt ans, par Godard dans le magnifique JLG/JLG : « il est de la règle de l’Europe de la culture de ne pas souffrir l’exception » ; il est évident que le festival de Cannes ne peut pas être ainsi capable d’honorer l’infiniment honorable) : 1) Godard est le seul grand cinéaste à ce jour, avec Scorsese et son sous-estimé Hugo Cabret, à savoir faire quelque chose de ce gadget qu’est la 3D : il invente, il avance, il repousse les limites, il réforme la forme — c’est la grande liberté qu’on a à 83 ans, et qu’on est le dernier survivant - avec le grand Rivette — d’une certaine manière d’avoir su, déjà, réinventer la forme d’un art. 2) Un chien — le chien le plus vivant, le plus émouvant, le plus métaphysique, le plus poétique, qui ait jamais été filmé : quelque chose comme l’introduction gigantesque, merveilleuse, simple et définitive, de l’animal selon Montaigne, Derrida et Peter Singer dans le cinéma occidental. Si l’on avait du bon sens sur la Croisette, c’est Roxy qui aurait la Palme d’interprétation — il devient des feuilles d’automne, il devient un vieux sage et un vieux singe, il devient un torrent, il devient la lumière de l’été qui jaunit les fleurs jaunes, il devient le vent qui agite au bord de la route les pavots rouge sang.

Après, peut-être que c’est un peu frustrant. Peut-être que Godard pourrait assumer un peu plus son lyrisme, nous emporter, ne pas couper exprès la Septième quand on commence à avoir la chair de poule. C’est théologiquement caricatural et c’est — pardon — presque du Sainte-Beuve, mais on ne saurait reprocher à Godard de n’être pas Malick. JLG est un pasteur, ce n’est pas un prêtre. Il ne s’épanche pas, il montre le chemin, à nous de le finir comme des grands, il ne nous tient pas la main — le chien, Beethoven, l’eau, la fleur jaune, l’incipit du livre de Jocelyn, la cicatrice aux lèvres de l’actrice, il nous dit le début, et puis c’est tout, à nous de nous débrouiller seul après. Pas un chagrin idiot, mais une élégance dans la mélancolie, celle d’un grand seigneur.

Bref : allez-y. Dans soixante ans, vous pourrez dire : moi, je l’ai vu quand il est sorti. Il y a quelques jours, j’entendais deux adolescents discuter boulevard Saint Michel : « Tu as déjà vu des Godard ? / T’es dingue, ça a l’air chiant. / Ouais, mais en même temps, c’est genre le dernier Mallarmé. T’imagines : le mec qui a acheté le dernier recueil de Mallarmé de son vivant. Ben là, c’est pareil, Godard est pas mort, et tu peux voir son dernier film. / Ouais, putain, t’as raison, je vais y aller ».

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