Jean-Luc Godard, l'insurrection permanente

OLIVIER SÉGURET 11 JUIN 2014 © LIBERATION

 

BILLET Le cinéaste crée le scandale en affirmant, dans une interview, que Hollande devrait nommer Marine Le Pen au poste de Premier ministre. Une pure provocation godardienne.

 

Qu’espère-t-on de Jean-Luc Godard ? Qu’il parle ? Qu’il se taise ? Qu’il vienne à Cannes ? Qu’il reste chez lui ? Qu’il disparaisse ? Un entretien accordé au Monde provoque un émoi qui, une fois encore, devrait davantage interroger sur l’état lamentable dans lequel les « idées », le « débat intellectuel » sont aujourd’hui restitués par la sphère internet plutôt que sur la nature réelle de l’emmerdeur en chef Jean-Luc Godard, qui en est à l’origine.

Une phrase, répondant à une question sur les élections européennes, fait particulièrement outrage: « J’espérais que le Front national arriverait en tête. Je trouve que Hollande devrait nommer – je l’avais dit à France Inter mais ils l’ont supprimé – Marine Le Pen Premier ministre. »

Il y a bien longtemps, soumis par Bernard Pivot à la question « Qui mettre en effigie sur les billets de banque? », Godard avait répondu « Adolf Hitler » et on ne voit pas de meilleur rapprochement pour souligner, sinon applaudir, la constance de la dialectique godardienne. Cette langue que Godard emprunte lorsqu’il intervient dans le débat politique est celle de son cinéma, la seule qu’il connaisse. Avec ses effets de montage abrupts : les portraits face-à-face de Golda Meir et de Hitler dans Ici et Ailleurs en 1976. Avec ses aphorismes savoureux et cruels: « Le drapeau suisse, ça veut dire le sang des autres, je fais une croix dessus ». Avec aussi ses métaphores rugueuses, irritantes :  dans Notre musique, sorti en 2004, il juxtapose et commente des photos anciennes montrant, pour l’une, des juifs arrivant en Israël par la mer, et pour l’autre, des Palestiniens qui au contraire embarquent, ce que la voix-off de JLG légende ainsi: « Les Israélites vont vers la Terre promise, les Palestiniens vont vers la noyade. Le peuple juif rejoint la fiction, le peuple palestinien le documentaire. » 

La langue de Godard s’est toujours exprimé dans une verve de fomentateur, qui excite les plaies et fait chier le monde. Mais les phénomènes d’accélération hystérique produits par la jungle médiatique moderne semblent rendre impossibles aujourd’hui l’écoute de la voix qui porte ces mots. Les sortes de joutes que Godard a toujours cherché laissent place à un hallali, pour ne pas dire aux dégueulis. Twitter, de ce point de vue, est devenu une incroyable plateforme pour les prises de position à deux balles sur un ton de rombière suffoquée. On ne lit pas l’entretien, on en retweete les échos. On ne réfléchit pas à ce que peut signifier la pittoresque proposition d’une Le Pen Premier ministre dans la bouche de monsieur Pierrot le fou, on surjoue l’apoplexie réflexe et indignée.

Faire passer Godard pour un méchant a toujours été d’autant plus simple que c’est une perche qu’il a lui-même maintes fois tendue. La vérité est que Godard est un piètre politique : il est beaucoup trop artiste pour ça et c’est justement ce qui fait la valeur de ses visions politiques. En revanche, c’est un pur engagé. On ne voit pas d’autre exemple de révolte aussi sincère, profonde, durable, indéracinable, appliquée à tout. Une insurrection permanente dont sa compagne Anne-Marie Miéville a saisi l’essence en proposant à l’intéressé d’écrire sur sa pierre tombale ces deux mots : Au contraire

Olivier SÉGURET

Groucho-Marx